À peine avais-je fais quelques pas en sortant du Centre Pompidou que, dans la rue du Renard près de la station Hôtel de ville, je croisai une vieille femme étrange qui regardait ses pieds. Elle piétinait ou bien tentait de plier sans ses mains et uniquement à l'aide de ses souliers bas marché, un billet de cinq euros. Intuitivement, je déduisis qu'il s'agissait de son argent déposé sur le sol mouillé. Je lui proposai donc de le ramasser afin qu'elle le récupère car je supputais que la force de se courber lui manquait. Ma proposition me semblait naturelle, mais la réponse fut déroutante : la vieille me regarda d'un œil craintif et partie sans faire plus attention que cela aux cinq euros. Je les ramassai et après l'avoir rattrapé à l'entrée d'un fast-food lui tendai le billet :
- « C'est à vous ? »
- « Oui »
- « Alors prenez-le » lui rétorquai-je froidement.
Le court instant où je tenais cet argent dans ma main fut sans doute à l'origine du ton désagréable que j'employai à l'égard de la vieille, comme si je lui reprochais tacitement de m'avoir laisser espérer pouvoir en disposer. Cinq euros, en somme, c'était déjà une somme, une somme qui m'assurait la possibilité de boire de la bière et d'y puiser l'inspiration nécessaire à la rédaction de ce « Bellmer à Beaubourg ». Bien sûr, si ce soir de la bière eut été posée au côté de ma plume, cette introduction n'eut jamais existé. On n'écrit jamais ce que l'on veut...
Jusqu'au 22 mai 2006, je conseille à tout ceux qui auront l'occasion d'occuper deux heures à Paris de se rendre au troisième niveau du Centre Pompidou, pour y admirer l'œuvre magnifique de Hans Bellmer (1902-1975).
Lorsque j'interroge mon Robert qui reste chez moi, et qui n'en glande pas une à part poser avec fierté d'un air de dire « viens voir mon universalité à moi », il me répond : « artiste allemand. Son érotisme exacerbé l'a fait reconnaître comme un des leurs par les surréalistes (dessins, gravures, peintures, sculpture et assemblage [La Poupée, diverses versions] photos) ». Hors, ceux qui connaissent, voire aime Bellmer, auront comprit mon insatisfaction face à cette définition synthétique, certes, mais bien trop réductrice. À l'évidence, mon ami Robert n'est pas assez qualifié. D'un autre côté, la bibliographie ne manque pas sur cette figure majeure du dernier siècle artistique. Pardonnez moi de ne pas donner la moindre référence. Pardonnez moi également mon hypocrisie car à vrai dire je m'en fous. Lecteur scrupuleux range le sabre de ta critique chérie et, si le cœur t'en dit, pénètre dans ce qu'il convient de nommer un compte-rendu subjectif.
L'exposition se compose d'un assez grand nombre d'œuvres de nature et technique différentes. La part du dessin est dominante. Les papiers sont blancs, ocres, jaunis. Le trait est toujours fin et les figures souvent complexes. On entre dans un jardin d'éros particulier où les hanches, les galbes et les jambes font l'objet d'un travail soigné, se conjuguent, s'épousent, instituant ainsi l'effraction de l'intime. Les silhouettes du royaume de la luxure peuplent les couloir et quelques unes d'entre-elles sont reproduites entre les pages de vieilles éditions de Madame Edwarda et de l'Histoire de l'œil de Georges Bataille.
L'érotisme de Bellmer est principalement représenté dans sa célèbre Poupée qu'il habille, disloque, mutile et expose dans un décor de solitude. En voici une assise au bas d'un escalier, une autre contre un mur et regardant par dessus son épaule le spectateur occupé à lorgner les gerçures de son cul. Photographiée, sculptée, peinte ou dessinée, La Poupée envahie l'espace telle une lolita dépravée émergeant d'un monde plat, angoissant, sans mouvements, un monde qui a intériorisé la victoire de la mort.
Au milieu du grand Bordel Symbolique, c'est toujours l'espèce humaine et la rencontre de ses corps qui est interrogée.
En janvier 1940, l'auteur de L'Anatomie de l'image dessine son autoportrait au camp de Miles. Il a le visage maigre mais rasé de près, coiffé d'un béret, il regarde fixement un point de fuite. En bas à gauche figure une minuscule mention : « au capitaine Poirras ». Qui était ce capitaine ? S'est t-il représenté en capitaine ? Deux ans plus tard Bellmer peint son deuxième autoportrait et cette fois le résultat est incroyable. Il s'agit d'une décalcomanie à l'encre et rehauts de gouaches blanches sur papier collé sur bois. Bellmer représente son profil droit et ignore son cou. Sa peau est marquée par des tâches et par endroits tombe en lambeaux. Le regard est frontal et interpelle le spectateur, à droite se situe une fleur champignon. On est sur une planète autre, dans un univers gazeux, où la vitesse de dépérissement des corps augmente. Les yeux brillent d'un bleu clair et semblent être les seuls à résister encore au grand pourrissement.
Les trois jeunes filles et la mort (1941-1942) s'inscrit dans le même registre. La composition cette fois ci est plus développée et les contrastes plus présents. Au milieu, trois jeunes filles et au milieu d'elles, la mort. De chaque côté, une fille se tient debout et ferme les yeux. Chacune présente son dos au groupe. À droite, elle est enceinte ce qui ne l'empêche pas de n'avoir plus que le squelette de ses mains comme son amie de gauche. La fille qui est à gauche de la mort et qui la côtoie de plus près est la plus translucide des trois. Seul, son œil bleu fixe le spectateur et réclame de lui une attention particulière pour son agonie dans l'évanescence. La mort sombre mute avec l'ombre d'une quatrième femme et sourit.
Bien sûr, il faut évoquer La Mitrailleuse en état de grâce. Réalisée en 1937, celle-ci a la force de Guernica. Il s'agit d'une sculpture qui anthropomorphise la fameuse arme automatique utilisée avec succès du côté allemand pendant la Première Guerre Mondiale. À la place du viseur une tête de Poupée, sans nez, ni yeux, mais des lèvres rougeoyantes et charnues. Le crâne est fendu au milieu comme les fesses par la raie. Les gâchettes du terrible engin sont signifiées par deux seins parfaitement rond et en attente de caresses. Enfin, La Mitrailleuse en état de grâce dispose de premiers trépieds qui lui permettent d'être fixée sur n'importe qu'elle table et d'autres trépieds qui ressemblent à des sabots vivants. Voilà une œuvre suggestive ! Sans doute est-t-elle de celles qui, depuis l'avènement de la guerre de masse, à le mieux retranscrit l'alliance subtile entre violence et plaisir.
Les quelques productions de cet allemand génial vous auront peut-être donnez envie d'aller faire un tour dans son univers. Encore quelques unes à ne pas manquer : 1963 : une étude pour La Philosophie dans le boudoir de Sade ; 1952 : La Toupie (un bras bionique en équilibre sur une toupie tenue par la main, esthétique Dalì) ; 1960-1961 : Un portrait du père peu glorieux. Parmi les thèmes récurrents de Bellmer, on a la jeune fille bien sûre, mais aussi la mort et l'œil bleu. L'exposition est donc une plongée dans l'anatomie du désir d'un artiste que d'aucuns qualifient à juste titre d'obsédé sexuel. Entre deux séries d'études, apparaît une synthèse épatante de ce que furent sa pensée et sa quête :
« Le corps est comparable à une phrase qui vous inviterait à la désarticuler, pour que se recomposent, à travers une série d'anagrammes sans fin, ses contenus véritables » BELLMER
Victor Jorge, 23/03/06
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